La « minuscule » chouette chevêchette est très peu connue. Même les randonneurs les plus assidus des hauts plateaux du Vercors ont rarement eu la chance d’apercevoir ce petit rapace nocturne très discret. Les ornithologues ne s’y intéressent de près que depuis quelques années. Sa présence était déjà connue sur la réserve naturelle des hauts plateaux, mais sa reproduction n’a été découverte qu’en 2009. Seul son chant, surtout à l’automne, peut permettre de la découvrir. Un « diu, diu, diu, diu »…monotone et sifflé retentit alors dans le calme matinal et crépusculaire. Il faut la chercher avec des jumelles, la repérer au sommet d’un épicéa d’où elle marque son territoire par le chant.


Une vidéo de Yoann Périé

Cette espèce boréale occupe préférentiellement la pessière clairiérée (forêt d’épicéas ouverte) des hauts plateaux, entre 1300 et 1500m. Elle peut également nicher en limite de la hêtraie sapinière à plus basse altitude surtout sur le territoire des 4 montagnes. On la considère comme une « relique glacière ». Imaginez les dernières grandes glaciations descendant jusqu’en Europe moyenne. La toundra et la taïga occupaient alors nos régions. Au recul des glaciers, les espèces inféodées à ces milieux sont remontées au nord. Seules quelques unes, dans des isolats de populations, ont pu se maintenir en altitude où les caractéristiques de leurs affinités boréales se sont maintenues. C’est le cas de cette petite chouette, mais celui d’autres espèces que l’on croit montagnardes. Le lagopède alpin et le lièvre variable vivent au niveau de la mer dans le nord de l’Europe.

En 2009, une étude commandée par l’ONF Drôme et la Réserve Naturelle, pilotée par la LPO Drôme (Ligue de protection des oiseaux), a débuté pour 3 années consécutives. La zone d’étude se situe sur les 2160 hectares de la toute nouvelle RBI (réserve biologique intégrale) créée par l’ONF et cogérée par la Réserve Naturelle. Ce territoire principalement boisé, s’étage de 1000m à 1900m. Un recensement de la population de chevêchette a été entrepris, ainsi que la découverte et le suivi des reproductions. Depuis 2010 et cette année 2011, l’étude de son domaine vital par télémétrie a débuté (capture, équipement d’émetteurs et suivi par radio pistage).

Le milieu n’est pas facile d’accès, les habitués du lieu le savent. En période de neige, l’accès n’est possible qu’à ski de randonnée nordique et l’étude s’articule autour d’une cabane forestière prêtée par l’ONF. Outre les découvertes passionnantes qui ont pu être faites sur la biologie de cette espèce, s’engager dans ce milieu « hostile » mais si remarquable à la recherche du petit prédateur ailé est une véritable aventure : lapiaz boisés, enneigement et accès routier fermé jusqu’à fin avril. Heureusement, elle n’est pas aussi nocturne que ses cousines (la hulotte, la Tengmalm et le hibou moyen-duc, qui fréquentent les mêmes milieux). Elle est surtout crépusculaire et complètement diurne durant l’élevage de ses jeunes.

À ce jour, 13 nids ont été découverts, 9 ont été suivis de 2009 à 2010 et 4 sont déjà en cours d’étude ce mois d’avril 2011. La recherche des cavités occupées par la chouette pygmée (comme l’appelle les anglais) n’est pas une mince affaire. D’abord il faut localiser les mâles chanteurs, puis rechercher les arbres à cavités autour desquels les accouplements ont lieu. Les reproductions se remarquent uniquement au crépuscule durant l’incubation, quand le mâle apporte une proie à la femelle qui couve seule. L’échange de proie ne se fait qu’à distance du nid (50 à 100m). L’activité devient plus remarquable lors du nourrissage des jeunes, nettoyage de la cavité dès le 5ème jour après la naissance. Restes de poils agglomérés et de proies, pelotes, fientes desséchées sont évacués par la femelle et s’accumulent au pied de l’arbre. Enfin les jeunes commencent à siffler au trou d’envol au 20ème jour et appellent souvent durant leur sevrage après avoir quitté la cavité : « stsiiiî » chez la femelle, « sii-stsiiîh » dissyllabique chez les jeunes.

Le suivi rapproché des reproductions a permis de mieux en connaître les étapes. Un outil a été bricolé avec une canne à pêche de 9,5m équipée d’une webcam, pour inspecter les cavités. Ainsi, une nichée de 7 jeunes a été observée avec seulement 5 petits à l’envol. La prédation d’une nichée a été constatée, la présence d’oeufs non éclos aussi. La capture d’un mâle, bagué et équipé d’un émetteur radio de 1,5g, nous a permis de connaître son domaine vital estimé à 93 hectares soit 1km2. Celle d’une femelle et l’extraction des jeunes, équipés eux aussi, ont permis d’observer leur dispersion après l’envol. On constate que seul le mâle s’occupe des jeunes 15 jours après leur envol. Cette année, il est prévu de suivre également les cavités de reproduction avec un piège photo à infrarouge.

Toutes ses connaissances, ainsi que celles à venir, vont permettre de mettre en parallèle, les habitats forestiers et le domaine vital de l’espèce. Ce petit rapace étant un bon indicateur de la qualité de son habitat forestier en matière de biodiversité, il participera, par son suivi dans le long terme, à une meilleure connaissance de l’évolution de la forêt. La RBI est un laboratoire d’étude d’une forêt sans exploitation, pour les générations futures.

La chouette chevêchette semble en expansion mais peut-être est-elle restée longtemps méconnue par les ornithologues (une nidification fut découverte en 2007 dans le Massif Central). En tout cas, elle restera une espèce à forte valeur patrimoniale pour le Vercors, un emblème au même titre que le tétras lyre et la tulipe sauvage, symboles du PNR.

Famille : La chouette chevêchette est la plus petite espèce des strigiformes (rapaces nocturnes) d’Europe. D’autres espèces existent aussi en Afrique, en Asie et sur le continent américain.

Répartition : Espèce boréale occupant principalement la forêt de résineux (taïga) de la Scandinavie à la Sibérie orientale. A l’état de « relique » glacière dans l’arc alpin et quelques massifs montagneux du sud-est de l’Europe (Carpates, Balkans), elle est également présente dans quelques massifs forestiers de plaine (Allemagne, Pologne). En France, on la trouve encore dans les Vosges et le Jura.

Caractéristiques  : La chevêchette d’Europe est nettement plus petite que la chevêche avec laquelle elle est souvent confondue et la chouette de Tengmalm qui fréquentent les mêmes milieux. De la taille d’un étourneau, un fort dimorphisme sexuel est à noter. Elle ne pèse en moyenne que 60g pour le mâle et 80g pour la femelle. Ses dimensions sont : 17 cm de longueur et 35 cm d’envergure pour le mâle, 19 cm et 38 cm pour la femelle.

Alimentation : Redoutable petit prédateur de campagnols et de mulots (70% de son régime alimentaire dans le Vercors) et de petits passereaux (30%) : mésanges, roitelets, pinsons, … voire même des espèces telles que le pic épeiche. Quelques restes de lézards vivipares et coléoptères ont été trouvés dans ses pelotes de réjection.

Reproduction  : Sur un domaine vital estimé à 93 ha pour un mâle suivi par télémétrie dans le Vercors, elle choisit une cavité de pic épeiche dans un épicéa souvent sec (4,5 cm d’ouverture). Sédentaire, son chant territorial débute dès octobre pour reprendre, après la pose hivernale, en février/ mars. La ponte a lieu en moyenne (sur les hauts plateaux du Vercors) à la mi-Avril (5 à 7 oeufs). L’incubation dure 1 mois (Mai), l’élevage des jeunes dans la cavité 1 mois également (Juin) ainsi que le sevrage après l’envol (Juillet). Comme tous les rapaces, sa reproduction est assez longue (3,5 mois). Le nourrissage n’est assuré que par la femelle, le ravitaillement en proies par le mâle.

Menaces  : Mise à part la prédation naturelle : martres, éperviers et autour des palombes,… l’espèce n’est pas menacée par l’homme dans son habitat forestier montagnard. Seule l’élimination systématique des arbres à cavités lors de coupes peut lui porter préjudice. La sensibilisation des exploitants forestiers pour la conservation de ces arbres, favorables à toutes les espèces cavernicoles, semble être la seule mesure à prendre pour la préserver.

Contacts : Pierre-Eymard Biron